Cameroun : La résolution 1325 à l’ombre du Parti-Etat ou l’organisation politico-institutionnelle de l’insécurité des femmes
Lenteurs et négations
La résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui portait sur le programme Femmes, Paix et Sécurité (FPS), adoptée en 2000 a fêté son 25ème anniversaire l’année qui vient de s’écouler. Au Cameroun, c’est 17 ans après, c’est-à-dire seulement en 2017 que l’Etat élaborait son tout premier plan d’action national FPS. Lequel programme devait lui-même entrer en vigueur entre 2018 et 2020. Et comme l’affirme l’International Crisis Group, ce plan d’action prévoyait « la formation de 500 femmes à la médiation des conflits, de mettre un terme à l’impunité en cas de violences sexuelles et sexistes dans les conflits, d’éliminer toute violence de ce type et de mener un plaidoyer au sein du gouvernement pour la prévention des conflits » (Rapport Afrique de Crisis Group N°307 du 23 février 2022). Malheureusement, les habituelles lenteurs du gouvernement sur la mise en application des résolutions internationales et même nationales n’ont pas permis la mise en œuvre de ce plan d’action car c’est à la deuxième moitié de cette même année 2017 que la crise anglophone avec son lot de conflits commençait dans les deux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.
La crise anglophone, il faut le rappeler, est un conflit armé qui a farouchement opposé l’armée régulière du gouvernement camerounais aux groupes séparatistes des régions anglophones du Cameroun (20% de la population, vivant dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest). « Faisant environ 6 000 morts et détruisant plus de 250 villages, l’ONU estime que près de 573 900 personnes ont été déplacées », cette crise a plongé le Cameroun dans une crise sociale et humanitaire, affirme l’International Groupe Crisis en 20022. Commencée au courant de l’année 2016 par des revendications d’enseignants, d’étudiants et d’avocats qui protestaient contre une francisation du système éducatif et juridique de leurs régions où l’anglais, héritage colonial, est la langue officielle principale, cette crise va se complexifier avec la réponse répressive du gouvernement. En octobre 2017, la crise va muter pour devenir un conflit sanglant où les deux régions anglophones demandent par la voix des séparatistes une sécession. La république d’Ambazonie va donc naitre et les ambaboys en sont les soldats qui luttent pour leur indépendance.
L’occasion aurait pu être saisie lors du Grand Dialogue National organisé entre le 30 septembre et le 4 octobre 2019 à Yaoundé pour la résolution de la crise dite anglophone. D’après une analyse du Centre d’Etudes en Politiques Internationales (CEPI), publiée par Peace News le 28 octobre 2024, l’occasion a été manquée, et pour cause, elle a été particulièrement marquée entre autres par l’insuffisance des mesures d’inclusion et de renforcement de la confiance. Ce malheureux constat est encore plus explicite dans le rapport Afrique de Crisis Group du 23 Février 2022. Il y est constaté que :
Lors du dialogue national de 2019, l’absence d’approche inclusive a été flagrante. Le dialogue a en grande partie ignoré les questions de genre (bien que des femmes affiliées au gouvernement aient dirigé deux des huit commissions du dialogue) et a inclus très peu de délégués ayant un lien quelconque avec les mouvements populaires anglophones. Le dialogue a débouché sur 39 recommandations principales, dont aucune n’aborde directement les craintes spécifiques des femmes dans un avenir post-conflit. «Le gouvernement se sert du plaidoyer des femmes pour gagner la sympathie du public et de la communauté internationale, mais ne prend aucune mesure concrète, ne les consulte pas pour définir sa politique et ne tient pas compte de leurs besoins», a déclaré une militante. En mars 2020, le président Biya a attribué une place à une femme anglophone dans le comité de dix-neuf personnes chargées du suivi des recommandations, mais son gouvernement n’a pas fait preuve d’une plus grande volonté d’impliquer des activistes prônant l’égalité entre les sexes.
L’oubli politico-scientifique du genre féminin au Cameroun
En réalité, ces lenteurs, «oublis» et silences ne sont pas le fait du hasard. L’insensibilité au genre et sa faible institutionnalisation au Cameroun est une négligence scientifique qui remonte dans le passé. En effet, dans l’histoire scientifique de ce pays, il y a 50 ans, les chercheures camerounaises avaient brillé par leur absence lors de la tenue en 1976, de la réunion des anthropologues féministes américaines, au Wesley College, à laquelle furent invitées les féministes africaines de renom qui avaient œuvré à la remise en cause des concepts dominants du féminisme occidental. La conséquence fut que ces femmes camerounaises ne purent pas participer à la série des programmes de recherches sur le genre, lancé par le Conseil pour le Développement de la Recherche en Sciences sociales en Afrique (CODESRIA) (Ngo Nlend, Les études sur le genre en histoire au Cameroun : enjeux et défis d’un savoir en construction, 2020).
Bien des années après, on constate à l’université de Douala, capitale économique et plus grande ville du Cameroun, que ce n’est qu’en cinquième année qu’il est proposé aux étudiants, en «Economie et Société», un cours sur une question qui concerne les femmes, alors que les thèmes des mémoires de recherche sont décidés au terme de la quatrième année ; la conséquence est qu’après deux décennies d’existence, la spécialisation de l’historiographie n’aura vu que trois mémoires seulement qui traitent des questions féminines (ibid.) Le débat intellectuel sur le genre est donc très particulier. Une espèce de faux-semblant qui peut se résumer comme suit :
Plus d’un demi-siècle après la création de la première université d’État au Cameroun, la recherche historique continue d’être rétive à la problématique du genre. Le Cameroun compte huit universités d’État, abritant chacune un pôle d’enseignement dédié à la discipline historique. Chacun de ces pôles ou départements d’histoire, comprend en moyenne trois champs de spécialisation dont l’intérêt porte sur des thématiques des sciences humaines spécifiques : «Relations internationales», «Économie et Société», «Civilisations et religions». En revanche, les études sur le genre n’y constituent pas, à ce jour, un champ de spécialisation autonome (ibid.).
Ces silences universitaires sur les femmes rencontrent tout de même un paradoxe politique qui en réalité n’est qu’un calcul politique. Entre 1984, année de la création du ministère de la Condition Féminine dans le gouvernement camerounais et 2004, année de la transformation de ce Ministère en celui de la promotion de la femme et de la famille, on serait tenté d’affirmer qu’était survenue une certaine volonté politique pour remédier aux oublis politiques du premier régime. Ainsi, déjà en 1999, le Cameroun adoptait la Déclaration de Politique et le Plan d’Action National d’Intégration des Femmes au Développement. Les Documents de Politique Nationale Genre 2011-2020 et le Plan D’action Multisectoriel de sa mise en œuvre en sont la preuve. Le problème avec ces documents est que justement ils sont presque impuissants (ou du moins tout aussi silencieux) sur les questions liées aux conflits. Cela peut être compréhensible, mais il cesse de l’être quand les documents du Ministère de la Promotion de la femme et de la famille tels que le Cahier de charges des points focaux genre des administrations, le Référentiel d’éducation complète à la sexualité pour les centres de promotion de la femme et de la famille (2021) ou le Guide d’accompagnement juridique des veuves (2022), et même le Guide d’intégration du genre dans les politiques, stratégies, programmes et budgets au Cameroun(2022), publiés après le déclenchement de la crise anglophone ne font aucunement cas des situations de conflits armés. Tout se passe comme si le pays n’avait pas frôlé une guerre civile avec la crise anglophone que les antagonismes tribaux des élections présidentielles de 2018 avaient exacerbée. Il y a donc une volonté politique à ne pas mettre les réels problèmes des femmes en avant.
Instrumentalisation des femmes, clientélisme politique et conséquences
Ces manières de faire correspondent à un style politique qui violente aussi bien doucement que brutalement tout ce qui ne sert pas les intérêts de la propagande de l’Etat. Un exemple flagrant: en 2007, Ibrahim Mouich relevait les dynamiques internes au RDPC (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais), le parti au pouvoir, par rapport à la gestion des femmes. Les organes de militance féminin OFRDPC (Organisation des femmes du RDPC) qui n’étaient autrefois que des organismes annexes opéraient désormais comme des organismes spécialisés auxquels revenait la mission de s’occuper d’intégrer les femmes dans tous les domaines de la vie nationale (Genre et commandement territorial au Cameroun 2007). Ce qui signifie, en d’autres termes que, les revendications des femmes d’un autre bord politique ou tout simplement les femmes apolitiques peuvent tout simplement être ignorées. Ainsi, les femmes en proie à la violence, la pauvreté et à la misère doivent faire face à un clientélisme politique qui ne leur laisse pas beaucoup de choix. Il faut donc être du parti au pouvoir pour être concernée par les politiques de libération de la femme. Cette récupération politiquement partisane des questions liées aux femmes est un indicateur de la gestion politique de cette question. Ceci explique donc la lenteur savamment orchestrée de la mise en application du plan d’action National Femmes, paix, sécurité, et également l’absence d’inclusion (des femmes) dans les 39 recommandations produites à la suite du Grand Dialogue National.
Par ailleurs, quand bien même la gent féminine se soumet à ce chantage politique, il n’en demeure pas moins qu’elle reste toujours majoritairement exclue de la vie politique du pays. Dans la configuration politique des instances décisionnelles du gouvernement, le taux de visibilité des femmes reste bas. En 2018-2019 par exemple, le gouvernement camerounais comptait 66 ministres, dont 1 premier ministre, 3 ministres d’Etat, 8 ministres rattachés à la Présidence de la République, 5 ministres chargés de mission à la Présidence de la République, 31 ministres, 8 ministres délégués, 10 secrétaires d’Etat. De toute cette configuration, ce gouvernement ne comptait que 11 femmes, soit un pourcentage de représentativité de l’agent féminine de 16,7%, pour une population totale actuelle de 25 533 598 dont 12 747 364 de population masculine (49.9%) et 12 786 234 de population féminine (50,1%) (ONU 2019). Et de toutes ces femmes ministres, il n’y en a qu’une seule d’entre elles qui occupent un poste de ministre rattaché à la présidence. Le reste se retrouve dans la catégorie des simples ministres, ministres délégués et secrétaires d’Etat. Et en 2022, ce pourcentage n’a pas évolué d’un iota ; le Guide d’intégration du genre dans les politiques, stratégies, programmes et budgets au Cameroun, relève encore seulement 11 femmes ministres sur 70. Ce même document signale par ailleurs que seules 26 femmes, soit 26% de femmes sont au Sénat. L’Assemblée nationale, quant à lui compte 61 femmes soit 33,89 %. Dans les communes qui sont l’échelon administratif territorial de base, le Cameroun ne compte que 39 maires femmes sur 360 maires, soit 10,83 %.
Avec un taux de participation aussi bas dans la vie politique du pays, il est tout à fait compréhensible que le budget financier alloué au Ministère en charge des questions féminines soit un des plus bas. 9 milliards de francs CFA (soit environ 14 millions d’euros seulement) dont 70 % sont alloués au fonctionnement du Ministère et 30 %, (soit moins de 3 milliards – environ un peu plus de 4 millions d’euros) seulement vont aux femmes. Ce montant est très insignifiant pour les millions de femmes qu’il y a au Cameroun. Il est certes vrai que l’Etat a mis sur pied le Budget Sensible au Genre (BSG) qui veut que tous les Ministères réservent une part budgétaire à la lutte contre les inégalités qui retiennent les femmes dans un statut de sexe plus vulnérable. Concrètement, ce BSG est
«Une application de l’intégration de la dimension du genre dans le processus budgétaire. Cela signifie une évaluation des budgets basée sur la dimension genre en incorporant une perspective de genre à tous les niveaux du processus budgétaire et en restructurant les recettes et les dépenses dans le but de promouvoir l’égalité de genre» (Conseil de l’Europe, 2005).
Sur le terrain cependant, on peine à voir des résultats. Par exemple, que ce soit l’accès à la terre ou l’accès aux finances au moyen des microcrédits, les femmes restent dans un cercle de pauvreté qui les empêche, d’être sécures et de s’autonomiser. Dans une récente recherche auprès des femmes catholiques dans les départements de la Lékié et de la Haute-Sanaga (le catholicisme étant la religion majoritaire au Cameroun), seules 24 %[*] de femmes possèdent la terre qu’elles cultivent comme l’illustre le tableau ci-dessous.
Propriété sur la terre qu’elles cultivent (à qui appartient la terre ?)
|
Fréquence |
Pourcentage | Pourcentage valide | Pourcentage cumulé | ||
| Valide | A moi-même | 101 | 23,8 | 23,8 | 23,8 |
| A mon mari | 182 | 42,9 | 42,9 | 66,7 | |
| Je les loue | 53 | 12,5 | 12,5 | 79,2 | |
| Je ne travaille pas la terre | 32 | 7,5 | 7,5 | 86,8 | |
| On me les prête gratuitement | 56 | 13,2 | 13,2 | 100,0 | |
| Total | 424 | 100 | 100 |
[*] Les numéros des pourcentages sont arrondis à l’unité
Par ailleurs, dans cette même recherche, 89 % des femmes affirment n’avoir jamais eu accès aux microcrédits de l’Etat, comme on peut voir dans le tableau que voici :
Accès des femmes au microcrédit de l’Etat
| Fréquence | Pourcentage | Pourcentage valide | Pourcentage cumulé | ||
| Valide | Jamais | 376 | 88,7 | 88,7 | 88,7 |
| Oui, mais rarement | 33 | 7,8 | 7,8 | 96,5 | |
| Souvent | 10 | 2,4 | 2,4 | 98,8 | |
| Régulièrement | 4 | 0,9 | 0,9 | 98,8 | |
|
Très régulièrement |
1 |
0,2 |
0,2 | 100,0 | |
|
Total |
424 | 100,0 | 100,0 |
(Jean G. Bela, Femmes, développement humain et religion en milieu rural : repenser l'économie de l'offrande et le principe de participation dans l'Église)
Ce pourcentage corrobore une vérité que le ministère de la Promotion de la femme et de la famille expose quand il affirme les femmes ont deux fois moins de chance d’avoir un crédit d’investissement que les hommes (0,5% contre 0,9%) (Guide d’intégration du genre dans les politiques, stratégies, programmes et budgets au Cameroun).
Conclusion et proposition
On ne peut pas nier que la résolution 1325 du Conseil de Sécurité de l’ONU a encore du chemin au Cameroun malgré ses 25 d’âge. De ce qu’on vient d’exposer, on peut se rendre compte que le problème avec le Cameroun est que tout est une question de politique. Même les questions techniques et éthiques liées à l’organisation de la vie de ses populations sont durablement malmenées dans les luttes partisanes du parti-Etat (ou Etat-parti). Donc comme propositions :
- Autant que faire ce peu, il faut libérer l’application de la résolution 1325 de la sphère exclusivement politique. Elle est une question technique, éthique et de justice.
- Le ministère de la Promotion de la Femme et de la famille doit pouvoir voir son budget élevé pour qu’il soit en mesure d’affronter, par les techniciens qui y sont, les défis des femmes camerounaises.
- Il serait plus efficace et avantageux pour ce Ministère d’avoir en son sein, pour son fonctionnement, plus de techniciens et experts en genre et en question féminine que des fonctionnaires politiques.
- Il ne serait pas superflu de promouvoir au niveau universitaire les études sur le genre tout en leur ouvrant un marché du travail conséquent. Cela permettrait à beaucoup de femmes d’étudier, et d’être conscientes des défis sociaux, économiques, politiques et culturels qui sont les leurs.
- Considérant les traumatismes de la crise anglophone, la résolution 1325 pourrait être l’opportunité de créer des centres d’écoute et de promotion de la femme anglophone en zone anglophone, pour que cette dernière puisse affronter culturellement les défis liés aux conflits armés et en deviennent médiatrice pour la paix et la sécurité.